Faisons un exercice. Fermez les yeux — bon, en fait non, continuez à lire — et imaginez l'application mobile que vous utilisez le plus. Maintenant, demandez-vous : à quand remonte sa dernière vraie innovation d'interface ? Pas une nouvelle fonctionnalité. Une vraie innovation dans la façon dont vous interagissez avec elle. Si vous êtes honnête, c'était probablement autour de 2010, quand le multitouch est devenu standard. Depuis, on fait la même chose avec des icônes plus jolies.

Le modèle actuel — télécharger une app, l'ouvrir, naviguer dans des menus, taper sur des boutons — a dix ans d'avance sur le hardware et cinq ans de retard sur ce qui est techniquement possible. Alors, à quoi ressembleront les apps en 2035 ? Spoiler : ça ne ressemblera pas à des apps.

La fin du modèle app store

L'app store tel qu'on le connaît est un héritage de 2008. Apple a inventé ce modèle parce qu'il fallait une solution pour distribuer des logiciels sur un téléphone. C'était brillant à l'époque. Aujourd'hui, c'est un péage. 30% de commission, un processus de validation opaque, des mises à jour qui prennent des jours. Pourquoi télécharger une app quand 90% de ce qu'elle fait peut être accompli par une conversation avec un modèle de langage ?

En 2035, je parie que l'app store n'existera plus sous sa forme actuelle. Pas parce qu'Apple ou Google le veulent — au contraire, ils s'y accrochent comme à une rente — mais parce que les utilisateurs n'en verront plus l'utilité. Vous ne "téléchargez" pas une compétence. Vous l'invoquez. C'est le modèle vers lequel on se dirige : des capacités à la demande, pas des apps installées.

Les progressive web apps étaient une première fissure. Les mini-apps de WeChat en étaient une autre. La vraie rupture, ce sera quand un assistant IA pourra, en temps réel, générer l'interface dont vous avez besoin pour la tâche que vous voulez accomplir. Pas une app pré-construite. Une interface éphémère, adaptée au contexte, qui disparaît quand vous avez fini.

L'interface conversationnelle : pas un chatbot

Quand je dis "conversationnel", tout le monde imagine un chatbot de 2019 qui répond "Je ne comprends pas votre demande" à tout. Ce n'est pas ça. Je parle d'une interface où le langage naturel est le mode d'interaction principal, mais pas exclusif. Vous dites "Réserve-moi un vol pour Tunis vendredi prochain, moins de 400 dinars". L'IA comprend, cherche, vous présente trois options visuellement — pas en texte — et vous tapez pour choisir. C'est conversationnel + visuel + contextuel.

Les menus déroulants, les formulaires, les onglets — tout ça existe parce que les ordinateurs ne comprenaient pas le langage naturel. Maintenant, ils commencent à le comprendre. Le menu n'est plus nécessaire. Le formulaire non plus. Ce qui reste, c'est la présentation des résultats, la confirmation des actions, et le feedback visuel. L'interface se rétracte vers l'essentiel.

Est-ce que tout sera conversationnel ? Non. Il y a des tâches où le tactile reste roi : le scrolling d'un fil d'actualités, le zoom sur une photo, le swipe sur une carte. Mais même là, le contenu sera de plus en plus généré et filtré par l'IA. Vous ne scrollez plus dans 500 posts. Vous scrollez dans les 12 que l'IA a jugés pertinents pour vous, à cette heure, dans ce contexte.

Les lunettes AR : le téléphone disparaît dans votre poche

Les lunettes en réalité augmentée sont le prochain plateforme shift. Pas cette année. Pas en 2027. Mais en 2035 ? Oui. Apple Vision Pro est une étape — lourde, chère, imparfaite — mais c'est une étape. La trajectoire est claire : des dispositifs plus légers, plus autonomes, moins chers, qui superposent de l'information sur le monde réel.

Quand les lunettes AR seront assez bonnes, le téléphone deviendra un hub — un appareil dans votre poche qui fait le calcul lourd et la connectivité, mais dont l'interface principale est projetée devant vos yeux. Vous ne sortez plus votre téléphone pour voir une notification. Elle apparaît en périphérie de votre champ de vision. Vous ne prenez plus une photo avec un écran. Vous clignez des yeux ou touchez une commande virtuelle.

Cela ne veut pas dire que le téléphone disparaît. L'ordinateur n'a pas tué le papier. Le smartphone n'a pas tué l'ordinateur. Chaque nouvelle plateforme coexiste avec les précédentes. Mais le centre de gravité se déplace. En 2035, le téléphone sera ce que l'ordinateur est aujourd'hui : un outil professionnel, pas l'interface principale de la vie quotidienne.

Le retour du thin client — mais pas comme vous pensez

Il y a un cycle dans l'informatique. Terminal centralisé, puis poste de travail autonome, puis client léger, puis appareil autonome, puis cloud. On oscille entre "tout sur le serveur" et "tout sur le device". En 2035, on sera dans une phase hybride : l'IA légère sur l'appareil, l'IA lourde dans le cloud.

Gemini Nano, Apple Intelligence sur-device — c'est le début. Les modèles de langage légers qui tournent localement, sans réseau, sans latence, sans fuite de données. Pour les tâches sensibles — santé, finances, communications privées — l'IA sur-device est une exigence, pas un luxe. Pour les tâches lourdes — analyse de gros volumes, génération d'images complexes, raisonnement long — le cloud reste nécessaire.

Le thin client de 2035 n'est pas un terminal qui délègue tout au serveur. C'est un appareil puissant qui décide, en temps réel, ce qui doit être traité localement et ce qui doit être délégué. C'est un client "mince" côté cloud, mais "gras" côté edge. La privacy devient une architecture, pas une promesse.

Super-apps vs modularité : le combat continue

WeChat a prouvé que la super-app marche en Asie. En Occident, on résiste. Pourquoi ? Probablement parce qu'on n'a pas d'équivalent culturel d'un seul point d'entrée pour tout — messagerie, paiement, transport, administration. Mais en 2035, la pression pour la super-app viendra d'un endroit inattendu : l'IA. Si votre assistant IA est votre point d'entrée unique, alors toutes les "apps" deviennent des modules de cet assistant. C'est une super-app par construction.

La contre-tendance, c'est la modularité et l'interopérabilité. Les régulateurs européens forcent déjà l'ouverture des écosystèmes (DMA, gatekeepers). Les utilisateurs veulent plus de contrôle. Le paradoxe : on veut un point d'entrée unique, mais on ne veut pas être enfermé. La solution technique, c'est probablement un protocole ouvert d'invocation de capacités — comme l'API du web, mais pour les assistants IA.

Ce qui ne changera pas

Pour tout ce qui change, quelque chose reste. Les humains veulent trois choses de leurs outils : la vitesse, la simplicité, et la confiance. Un téléphone de 2008 était lent et complexe. Un téléphone de 2025 est rapide et simple. Un assistant IA de 2035 devra être instantané, évident, et digne de confiance.

La vitesse : si l'interface conversationnelle met 3 secondes à répondre, c'est un échec. L'attente est l'ennemi de l'adoption. La simplicité : si l'utilisateur doit apprendre à "parler" à l'IA d'une certaine façon, c'est un retour en arrière. La confiance : si l'IA fait des erreurs silencieuses, l'utilisateur revient aux apps traditionnelles. Et c'est là que le détail technique rejoint l'expérience humaine.

En 2035, les apps ne ressembleront pas à des apps. Mais les utilisateurs ne s'en rendront même pas compte. C'est ça, la vraie transformation : quand le changement est si naturel qu'il semble inevitable rétrospectivement.

La prédiction qui me fait sourire

En 2035, quelqu'un écrira un article nostalgique sur "l'époque où on téléchargeait des apps". Ce sera aussi étrange que d'expliquer à un adolescent de 2025 ce qu'était un Minitel. Et c'est exactement comme ça qu'on saura que le changement a eu lieu.

Et vous ?

Quelle app ne pourrez-vous pas imaginer remplacer par une conversation en 2035 ? Et pourquoi ? Est-ce une vraie limite technique — ou une habitude ?

Partager votre retour
Partager : in X f